Communication

Communication passeraux 1

 

 

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1

 

    Konrad n’écoutait plus Paul Vezrin, le responsable de Polar Forages Inc., captivé par les images qui défilaient sur son ordinateur. 

     — Ces fichus rennes nous font perdre un temps monstre ! rageait Paul. Nous devons trouver un moyen de les dégager de là !

C’était le troisième troupeau que l’hélicoptère de la compagnie filmait à tourner en rond. Des centaines d’animaux, pris depuis des jours dans une course folle, creusaient de grands cercles dans la neige, étroitement imbriqués les uns dans les autres. On voyait nettement, sur la vidéo, les bêtes s’effondrer de fatigue et mourir piétinées sous les sabots de leurs congénères que rien ne semblait pouvoir stopper.

    — C’est quand même bizarre, fit Konrad. Pourquoi tournent-ils comme ça ? 

    — Pour se réchauffer, ou communiquer avec les extraterrestres, qu’est-ce que j’en sais ? On s’en fout ! 

    Paul referma brutalement l’écran de son ordinateur portable et pivota vers son ingénieur en chef.

    — Le vrai problème, Konrad, c’est qu’on doit creuser à cet endroit précis et je te rappelle que nos prospections de gisements d’hydrocarbures patinent.

   Au mépris des haros poussés par Greenpeace, Nature Safe Watch et d’autres organismes de protection de la nature, la compagnie avait investi des millions pour exploiter cette zone convoitée du Pôle Nord. Aussi attendait-elle des résultats rapides de ses équipes de fouille.

    Konrad soupira sans cacher sa lassitude. Il n’était qu’à six mois de la retraite et l’avenir de la compagnie ne l’intéressait plus guère.

   À l’automne de sa vie, d’autres préoccupations émergeaient. S’il cumulait ce que son travail avait compté de missions loin de sa famille, il s’était absenté aussi longtemps qu’un type purgeant une peine de prison pour meurtre au premier degré. Il avait vu grandir ces deux enfants à distance, par photos, au téléphone. Il était devenu étranger à une femme qu’il ne comprenait plus et qu’il avait fini par quitter. Konrad n’avait plus supporté qu’elle s’abîmât dans ses folles recherches pour tromper sa solitude, et cela au détriment de Carl et d’Alix.

   Il n’entretenait pas de meilleures relations avec eux, d’autant qu’ils avaient leur vie, maintenant. Alix travaillait dur pour se faire un nom dans le domaine de l’infographie, Carl avait ses propres responsabilités professionnelles et familiales. 

  Konrad devait bien avouer qu’avant d’entamer sa dernière année à Polar Forages Inc., il ne pensait guère à eux, tant il était absorbé par ses forages. Aujourd’hui, il hésitait, malgré son envie, à décrocher son téléphone pour les appeler. Que leur aurait-il dit de toute manière ? Il ne savait presque plus rien d’eux, leur communication s’étant réduite à une carte pour les anniversaires et un texto pour Noël.

   Pourtant, ce n’était pas tant la solitude dans laquelle il se voyait finir ses jours qui lui faisait, à cet instant, songer à sa femme Nicoletta, mais les rennes. Elle était une éthologue confirmée, quoiqu’excentrique, et elle aurait certainement eu une théorie sur ce qui poussait ces animaux à courir de cette manière insensée.

    — Konrad, s’étonna le responsable, vous n’êtes pas là pour me parler de ces rennes, n’est-ce pas ? 

    — Non, en effet. Je venais seulement vous informer que l’avion avait atterri.

    — L’avion ? 

    — Pour rapatrier les malades à Paris. Le docteur a dit que leur état nécessitait une hospitalisation.

   — Et bien voyons, c’est pas lui qui paie ! Les gars ont chopé la grippe, voilà tout.

   — Il craint que cela puisse être en relation avec le dernier carottage. Vous vous souvenez qu’on y a trouvé un microorganisme, potentiellement encore actif ? 

  — Je n’y crois pas une seconde, Konrad. Vu la profondeur des forages, cette glace doit avoir des milliards d’années. 

   — Toujours est-il qu’il souhaiterait votre autorisation pour alerter le CEPCM.

   — Quoi ! Et qu’ils mettent un coup d’arrêt à nos prospections, vous rigolez ? C’est hors de questions.

   — Mais si les gars ont réellement été exposés à… 

   — C’est une foutue grippe, et rien d’autre !  

 

 

 

2

 

    — Est-ce que tu as parlé à maman récemment ?

   Alix toussa brièvement. Carl secoua la tête et changea le téléphone de main avant de répondre :

    — Non, pas plus que toi j’imagine.

    — Je m’inquiète…

    — Bien sûr, lança-t-il un peu brusquement, comme tout le monde.

    — Je veux dire… pour maman. 

    — Elle est sur son île, avec ses chers dauphins.

Carl n’était que trop conscient de l’amertume palpable dans le timbre de sa voix. Il se reprit et dit, en s’efforçant à plus de sérénité :

    — Tu ne m’as pas appelé pour parler de maman ?

    — Qu’est-ce qu’il se passe, Carl ? 

    — Si je le découvrais, j’obtiendrais le prix Nobel.

Il se tut, et perçut la respiration encombrée de sa sœur à l’autre bout du fil.

    — Tu vas bien, Alix ? 

Elle resta silencieuse et le cœur de Carl se serra.

    — Alix ?

    — Je tousse.

   Il pâlit et son poing se crispa sur le téléphone. Il jeta un œil derrière lui pour s’assurer que sa femme ne puisse pas l’entendre de la chambre de Luke.

   — Passe me voir immédiatement, Alix. En prenant le bus de…

   — Pas question, Carl ! 

   Une quinte de toux l’interrompit. 

   — Je… je ne courrai pas le risque de vous contaminer, reprit-elle au bout d’un instant, le souffle rauque. De toute manière, il n’y a plus un seul bus qui circule en ville et ils ont arrêté le tramway.

   — Mais il me reste des vaccins, il faut absolument que je te fasse une injection ! 

   — Ne sois pas idiot, s’il t’en reste encore, c’est qu’il ne sert à rien…

   — C’est moi le médecin, Alix ! Et je te dis qu’il augmente les chances de survie. Si j’ai encore des doses, c’est que mes patients meurent avant même d’atteindre mon cabinet. 

  — C’est vrai alors, ce qu’on raconte ? Les services d’urgence refusent de se déplacer.

  — Oui, et l’armée bloque les accès aux hôpitaux. Dans quelques heures, je pense qu’une loi martiale va être promulguée pour interdire les gens de sortir de chez eux. C’est peut-être le seul moyen d’éviter une propagation trop rapide du virus. Alors, tu viens et tu ne traînes pas !

   Le silence retomba, suivi d’une nouvelle quinte de toux.

  — Alix, écoute ton grand frère pour une fois dans ta vie et mets-toi en route tout de suite !

   Elle ne répondit rien.

   — Alix ! 

   — J’aimerais tellement revoir maman et papa, murmura-t-elle.

   — Alors, tu ne bouges pas, c’est moi qui vais venir !

   — Je t’aime, Carl.

   Un déclic mit fin à la conversation et Carl se précipita sur sa trousse quand le visage inquiet de Cathy émergea de la chambre de leur fils.

   — Luke va mal, lâcha-t-elle d’une voix étranglée. Ça ne fait aucun effet.

   — Il faut attendre…

   — Mais il a de plus en plus de mal à respirer.

   Jamais de sa carrière, Carl ne se sentit plus démuni, jamais son impuissance ne lui parût plus odieuse. Il n’avait rien à répondre à Cathy chez qui il percevait déjà les premiers symptômes de ce que l’on continuait à appeler une grippe. Elle devait commencer à se sentir mal, mais n’en disait rien, et lui, pour l’instant, faisait semblant de ne rien voir : sa déglutition difficile, son léger essoufflement et l’enflement à la base de sa gorge. La fièvre ne tarderait pas, accompagnée d’une toux sèche. Des vomissements hémorragiques s’ensuivraient, et peu de temps après, des douleurs articulaires foudroyantes l’immobiliseraient jusqu’à la mort. 

   Carl observa son fils recroquevillé dans le fond de son lit, entre les draps froissées et trempés de sueur. Une sorte de toux viscérale secouait tout son corps. Son visage dévasté se faisait plus pâle d’heure en heure, brûlé par le mal inconnu. Un cri, par instants, s’échappait d’entre ses minces lèvres bleuies et il se contractait épouvantablement. Il rejetait violemment sa nuque en arrière et roulait des yeux remplis de surprise et d’effroi, comme si, quelque part en lui, une corde essentielle attendait de se rompre. La seconde d’après, un apaisement trompeur planait sur le petit lit, dans un silence sinistre.

    — Fais quelque chose, le suppliait sa femme. 

    Carl n’osait plus la regarder. 

    — Je crois que ma sœur est infectée aussi, fit-il. Je dois aller chez elle pour lui faire une injection. 

    Une de plus, songea-t-il, qui se montrera sans effet. La pratiquer lui évitait de rester dans l’inaction, car tout autre geste semblait encore plus dérisoire.

   Cathy ne répondit rien et s’assit à côté de Luke. Elle fit la seule chose qui fut permise à une mère confrontée à l’inéluctable ; elle prit son visage frêle entre ses mains et lui baisa chacune de ses paupières fermées et le front, longuement.

    — Je reviens vite, dit Carl sans qu’elle paraisse l’entendre.

    Il quitta la chambre. Le téléviseur égrenait en sourdine les dernières heures de la pandémie. Les images tournaient en boucle. Des points rouges grossissaient comme des taches de sang sur une carte de la région, puis du pays et du continent. L’infection était plus virulente que le H5N1, plus mortelle qu’Ebola.

       Carl éteignit l’écran plat et sortit de la maison.

    L’air tiède de ce mois de mai, qu’embaumaient déjà les toutes premières fleurs de l’année, ne laissait rien imaginer du terrifiant virus qu’il véhiculait. En revanche, le silence glacé dans la rue marchande lui causait des sueurs froides. Elle débordait habituellement de vie le samedi après-midi. Aujourd’hui, le vent qui sifflait entre les enseignes des boutiques lui donnait les allures d’une ville du Far West qui attendrait, dans une tension palpable, un duel à mort.

   Au moment de monter dans sa voiture, ses yeux s’arrêtèrent sur le vol singulier d’étourneaux. Ils formaient deux longues et minces nuées, comme des serpents tournoyant autour d’un axe invisible selon une courbure hélicoïdale. Carl était habitué au ballet de ces oiseaux au-dessus des toits, mais il n’avait jamais assisté au spectacle qu’ils lui offraient à cet instant. Comme il était seul dans la rue, il avait cette étrange impression qu’ils effectuaient leur numéro à son unique attention en faisant apparaître dans le ciel une forme qui évoquait un brin d’ADN. Il se pinça le creux des yeux et secoua vivement la tête. Depuis quand n’avait-il pas dormi ? Il s’assit précipitamment derrière son volant et démarra le moteur. Il y avait plus urgent à faire que de divaguer sur un vol d’étourneau.

     Carl roula dans une étrange ville qui ne se ressemblait plus, épouvanté par les jardins vides d’enfants, les cafés au rideau baissé et les trottoirs abandonnés où seuls quelques chiens déambulaient sans leurs maîtres. Les animaux se réunissaient en petite horde de trois ou quatre. Ils semblaient aller au hasard, à la recherche d’une quelconque vie humaine. Mais celle-ci avait fui, ou s’était cloîtrée chez elle.

    Il bifurqua sans ralentir et dut freiner, pied au plancher, pour ne pas emboutir les barrières de sécurité. De l’autre côté, deux camions blancs stationnaient à l’entrée d’un immeuble. Des individus en combinaisons stériles s’activaient sur le trottoir et autour des véhicules.

   L’un d’eux s’approcha de lui. Sa voix grésillait dans le transmetteur accroché à sa poitrine :

   — Vous ne pouvez pas rester là, monsieur. Faites demi-tour.

   — Ma sœur habite ici.

   — Tout le secteur est bouclé, désolé.

   — Je suis docteur, je peux aider. 

  Le type le regarda un instant, interloqué, à travers la visière intégrale de son casque, puis il haussa les épaules et réitéra sa demande avec moins d’amabilité. Les médecins étaient devenus inutiles. On évacuait des corps de l’immeuble dans des sacs en plastique blanc. Par équipe de deux, on les entassait à l’arrière d’un camion tandis que d’autres faisaient sortir les vivants pour les embarquer dans le second véhicule. 

   — Aller, docteur, faites demi-tour ! 

   Carl, les mains tremblantes, embraya la marche arrière. 

   Une fois sur l’avenue principale, il se gara sur le bas-côté bien qu’il n’y eût pas une seule voiture à circuler. Il composa le numéro d’Alix.

    La sonnerie retentissait dans le vide.

    — Décroche, vas-y, décroche !

   Il tomba sur un message d’absence tellement enjoué et plein de vie qu’il en eût les larmes aux yeux.

   Sans rien dire, il jeta son portable sur le siège d’à côté. Pourquoi n’avait-il pas pris de ses nouvelles plus tôt ? Quel genre de frère était-il donc pour ignorer sa propre famille ? Bien sûr, le boulot, bien sûr, la femme et les enfants, toutes ces responsabilités qui l’empêchaient de passer un coup de fil à sa mère, à sa sœur… Aujourd’hui, tout devenait différent, mais il était trop tard pour leur parler. Son père, au Pôle, restait injoignable et le téléphone de l’Institut océanographique de l’île des Embiez sonnait lui aussi dans le vide.

  C’est alors qu’il se mit à neiger. Carl sortit de la voiture et leva, sans comprendre, les yeux au ciel. Au-dessus du quartier, de petits flocons virevoltaient doucement et sans bruit dans la brise. Il en récupéra quelques-uns au creux de la main. De la cendre ; celle rejetée par l’incinérateur du crématorium situé à la sortie de la ville. Le ciel était rempli de cendre. Il étouffa un cri d’horreur et frotta précipitamment sa paume contre le bas de sa veste. Ainsi donc allait finir le monde, sans fracas ni tumulte, dans le silence étouffant d’un mois de mai.

 

 

 

3

 

    Nico se servit un café. Je m’installai entre les coussins moelleux du canapé dans l’attente qu’elle me rejoigne, ce qu’elle ne manquait jamais de faire.

    J’attendis, mais cette fois, elle ne vint pas. Sa tasse chaude et fumante à la main, elle restait le nez collé à la baie vitrée du salon, considérant d’un œil vague la grisaille pluvieuse qui recouvrait l’île depuis tôt ce matin.

    Je l’appelais, elle faisait mine de ne pas m’entendre. Quelque chose retenait son attention au-delà des toits voisins et des fenêtres endormies. Je quittai le confort douillet du sofa et me dirigeai vers la cuisine, puis vers sa chambre à coucher pour éveiller son intérêt ; en vain. Elle demeurait impassible à mes appels.

   J’aperçus alors l’éphéméride illustrée accrochée au mur et je compris. Nous étions le 16 mai. Encore une année passée sans lui. La douzième. Voilà donc pourquoi Nico paraissait si étrange depuis le réveil. La solitude pesait toujours davantage les 16 mai. Bien sûr, j’étais là, moi, mais je ne pouvais prétendre à remplacer l’homme qui avait été son mari durant trente-cinq ans.

   Nico quitta la fenêtre pour s’asseoir à la petite table bancale du salon, jonchée de livres spécialisés, épais comme des dictionnaires, de calepins recouverts de son indéchiffrable écriture et de ses factures impayées, entassées dans un coin.      

   À 63 ans, si Nico conservait encore cette détermination qui la caractérisait, une certaine lassitude se lisait maintenant sur ses traits. Elle écarta quelques papiers, prit un carnet, mais ses yeux ne pouvaient s’attacher aux mots ni aux formules qui y étaient griffonnés.

   Une unique question taraudait son esprit en ce dimanche sinistre que même l’arôme du café ne parvenait pas à réchauffer. Konrad pensait-il à elle ? En cet instant précis, de l’autre côté du monde, dans la neige et le froid polaire, avait-il une pensée pour celle qui avait partagé sa vie et lui avait donné deux beaux enfants ? Est-ce qu’il nourrissait quelques remords de l’avoir abandonné, de lui avoir arraché Alix et Carl ? Bien sûr, ils étaient déjà adultes à leur séparation. Pourtant, leur seule réaction au départ de leur père fut de se ranger à son avis. Ils avaient incombé à Nico toute la responsabilité du divorce. Un homme d’âge mûr est quand même en droit d’espérer un peu de sérénité dans ses vieux jours. Nico n’en avait pas à offrir.

   Durant plus de trente ans, Konrad avait loué l’ardeur de sa femme au travail, son imagination débridée. Il s’était intéressé à ses excentriques recherches. Mais au fil des années, il avait eu de plus en plus de mal à accepter que Nico persistât à claironner ses folles idées sur la précognition dans la communication animale que même ses enfants trouvaient grotesques. Elles avaient coupé Nico de ses confrères éthologues comme de sa famille. Alix et Carl auraient aimé que la vieillesse lui apportât un peu de sagesse, qu’elle endossât plus sérieusement le rôle de grand-mère et songeât davantage à son petit-fils Luke qu’à lire les auspices dans les modulations du sifflement delphinien.

   Nico n’aurait plus jamais l’occasion de devenir une mamie-gâteaux.

  Elle rejeta brusquement loin d’elle le calepin et se redressa en portant les mains à son dos douloureux. Elle se dirigea en clopinant vers le percolateur pour se préparer une nouvelle tasse de café. Bien que nous étions le 16 mai, elle devait trouver le moyen de travailler. Demain, elle recevrait la visite M. Sibardi et de son équipe du CEPCM, le Centre Européen de Prévention et de Contrôle des maladies. Ils débarquerait sur l’île des Embiez dans l’espoir de réponses. 

   Les crédits alloués à son étude sur la précognition animale avaient fortement chuté ces dernières années. Comme elle ne revenait pas très cher au contribuable, on lui avait permis de conserver son bureau au sous-sol de l’Institut océanographique. Elle ne travaillait plus qu’avec un seul assistant et encore ne le payait-elle qu’au détriment de son propre salaire. 

   Elle se rassit à la table, crayon en main, ne percevant que trop l’ironie de la situation ; elle avait consacré sa vie à communiquer avec des dauphins et n’était jamais réellement parvenue à comprendre les siens. Nourrissant depuis soixante ans son rêve de petite fille de parler avec les animaux, comme le Dr Dolittle dans les romans de Hugh Lofting, elle se dit qu’elle était peut-être passée à côté du plus incroyable de tous, l’être humain.

   Elle ferma les yeux, les rouvrit, écrivit quelques lignes, les ratura aussitôt et gémit. Non, décidément, cette journée ne mènerait à rien.

   Je m’approchais d’elle, sensible à l’acharnement qu’elle mettait à décrypter le langage de ses précieux mammifères marins, comme à son indéfectible volonté de converser avec eux. Je l’encourageais comme je pouvais dans ces tentatives. 

   Je sautai, d’un bond leste, sur ses genoux, et ronronnai en frottant ma tête contre son ventre. Elle sourit d’un air triste et, se replongeant immédiatement dans l’interprétation de ses dernières transductions d’ondes acoustiques, elle me flatta entre les oreilles d’une tendresse distraite. 

   Depuis mon plus jeune âge, je tentais de communiquer avec elle sans qu’elle y comprît autre chose que des demandes répétées de caresses ou de nourriture en boîte. La siamoise du rez-de-chaussée me trouvait têtu ; sans doute l’étais-je. Elle ne cherchait plus à se faire comprendre de ses propres maîtres et les animaux, dans leur grande majorité, avaient renoncé à dialoguer avec les humains. Les dauphins persistaient, mais je craignais qu’il ne fût déjà trop tard.

    Tous les copains à quatre pattes rencontrés sur les toits de la ville, tous ceux à plumes, tous ceux en laisse, sur les trottoirs, dans les zoos et même les habitués des égouts, tous étaient d’accord sur un point : le monde de Sapiens touchait à sa fin.

   Si certains s’en réjouissaient, je n’étais pas de ceux-là. Mon espèce avait trouvé, entre les coussins moelleux des sofas, plus d’une raison de ne pas vouloir retourner à la vie sauvage. Et si ces grands nigauds ne s’étaient dressés sur leurs pattes arrière que pour mieux sauter dans un précipice qu’ils avaient eux-mêmes creusé, j’imaginais mal l’avenir sans eux. Tous ces signes que les hommes ne pouvaient plus interpréter étaient là, implacables, et annonçaient leur épilogue ; ce qui s’avérait une catastrophe, au-delà de mon confort personnel, pour toutes les espèces vivantes. 

    Nico se leva de table, rangea ses carnets et se servit son troisième café de la matinée. Elle regrettait qu’une épidémie menace de les éradiquer pour que les homo sapiens écoutent à nouveau les autres animaux. Au moins avait-elle à présent la conviction qu’ils ouvriraient grand les oreilles.

    Durant des centaines de milliers d’années, Sapiens avait vécu en apprenant des animaux ; question de survie. Il les comprenait, comme n’importe quel membre d’une famille doit être en mesure de comprendre les siens. Il maîtrisait leur langage, anticipait sur ses réactions, ses déplacements, interprétait ses comportements. Il savait quand ceux-là auguraient d’une catastrophe à venir. Il n’avait pas encore conscience que cette communication instinctive était ce qui le liait au reste du règne animal, à la nature même.

    Nous conservions, quant à nous, le savoir naturel et ancestral d’une vérité aussi incontestable que cruelle. Un jour, 90 % de toutes les formes de vie seraient balayées de la surface du globe, comme cela s’était déjà produit à cinq reprises. La sixième aurait lieu, et tout recommencerait à zéro.

    Pour la première fois dans l’histoire de la planète, un animal aux capacités exceptionnelles avait les moyens d’empêcher cette catastrophe et de sauver les espèces existantes. Peut-être était-ce là, la véritable raison de l’incroyable succès de Sapiens. Oui, n’en déplaise à la siamoise du rez-de-chaussée, je demeurais optimiste. La visite des agents du CEPCM à ma maîtresse était de bon augure. Je restais convaincu que l’Homme allait finalement réagir, qu’il allait réapprendre à écouter ceux avec qui il cohabitait. Il comprendrait que l’évolution s’était montrée généreuse avec lui pour qu’il tienne un jour son rôle en ce monde, et préserve la vie sur Terre.

    Nico but une chaude gorgée de café, et me sourit. Oui, elle et les siens étaient enfin disposés à nous entendre.

 

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