Elle vivra

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    "Elle vivra" au sommaire d'une anthologie coordonnée par Patrice Quélard. 


      " Elle vivra, de Laurent Salipante, est le plus réaliste et le plus « militant » des textes (de l'anthologie). Par coïncidence, c’est aussi à mon goût un des meilleurs. Il se passe dans un camp de réfugiés dans un cadre de manque généralisé d’eau potable. On y trouve, en plus des réfugiés eux-mêmes, des volontaires d’une ONG, des militaires chargés de démanteler le camp et des convoyeurs d’eau à la moralité douteuse. Les sentiments et les attitudes sont toutes en clair-obscur, les personnages sont subtils et profonds. J’ai vraiment beaucoup aimé. "

                                   Stéphane Lesaffre, correcteur à Hydralune et écrivain

 


     Les migrations existent depuis l'origine de l'humanité. Des premiers hominidés aux celtes et aux hordes germaniques, jusqu'aux explorations européennes des autres continents, elles ont d'abord été synonymes de curiosité, d'aventure puis de conquêtes. Elles se sont poursuivies, au XIXe siècle, sous forme de migrations politiques pour échapper à la persécution et à la guerre, et de migrations économiques pour fuir la pauvreté.

       

   Au XXIème sièce, le réchauffement climatique et la raréfaction des ressources contraignent des familles entières à migrer pour leur survie.

       

    Taïna fait partie de ces réfugiés climatiques pris en charge par une ONG sur une plage d'un riche pays d'Occident, mais entre l'urgence d'une situation humanitaire et les considérations politiques, un gouffre se creuse dans lequel le monde s'apprête à sombrer. Comment l'espoir pourrait-il venir d'un convoyeur d'eau avide, trafiquant d'enfants ? Et pourtant...

   

        Extrait : 

     " Taïna était sortie sans rien dire à personne. Un sourire espiègle illuminait son visage. Ses pieds foulaient avec légèreté le sable humide et chaud. L’effort lui nouait un peu l’estomac, mais tant pis ! Droit devant, la plage lui appartenait. Le soleil achevait sa course en rougeoyant dans un ciel désespérément vide.

     Elle longeait le rivage, empreinte de cette détermination propre aux enfants quand ils se sont mis une idée en tête. Celle de Taïna consistait simplement à transpirer autant que possible. 

     L’astre disparaissait derrière cette mer inconnue aux eaux sombres, comme s’il rejoignait le lointain pays qu’elle avait quitté. Demeurait un crépuscule sanguin. Et tandis que le sable rougissait en silence, la fillette s’efforçait de courir strictement sur la ligne mouvante de l’écume. Elle sinuait entre terre et mer en de larges courbes gracieuses. Le vent affolait de concert ses longs cheveux bruns ondulés et sa robe rapiécée. Ses pieds menus laissaient dans le sable des empreintes peu profondes qui s’effaceraient à la première vague venue.

     Soudain, la tête lui tourna. Taïna se sentit molle, ses jambes flageolaient. Elle ne devait pas s’évanouir, pas maintenant, car elle ne pourrait pas se relever. D’un geste fébrile, elle attrapa la pipette qui émergeait de son col. Elle en ôta l’embout avec les dents et aspira… mais rien ne vint.

      Un frisson de panique la saisit. Elle ausculta le gilet osmotique qu’elle portait à même la peau sous sa robe. Ces gens qui s’occupaient d’elle sur la plage le lui avaient prêté à son arrivée. Il transformait les liquides corporels en eau potable de qualité C+. Mais le sac demeurait quasiment vide. On ne distinguait plus la sueur recyclée, légèrement saumâtre, que dans les replis de la poche plastique.

     La fillette aspirait encore plus fort pour accéder au précieux fluide. En dessous de la qualité B, ce n’était plus vraiment de l’eau, mais ça lui permettait de tenir entre deux convois." 

           

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