Un peu de légèreté

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     Je ne me souviens plus distinctement de mes élèves. Ils se confondent en une masse anonyme à instruire. Quelle suffisance m'a un jour conduit sur cette estrade dispenser un savoir, une vérité ?

  Face à moi, trente adolescents somnolaient. Celui-là, sourcils froncés, préoccupé par un SMS, celle-ci par la couleur de son vernis à ongle et ces autres encore qui, les yeux mi-clos, songeaient paresseusement à une manière autodestructrice de tuer le temps. Il y avait bien mademoiselle Ting. Je m'en souviens par bribes. Toujours assise au premier rang, elle écoutait avec attention mais, comprenait-elle réellement le charme d'une belle équation, la poésie contenue dans le mystère d'une inconnue ? Vingt ans durant, j'ai tenté de transmettre l'amour, sinon le respect, des rouages de ce monde. Mais je n'éveillais qu'ennui, n'inspirais que bâillements.

    Le cours touchait à sa fin, la matinée aussi. L'été était en avance cette année et à onze heures passées, la chaleur tenait déjà de la fournaise. Les adolescents affalés sur leurs pupitres, baignaient dans une torpeur soporifique. Ma voix les berçait. Elle me berçait moi-même. Après avoir enseigné assez longtemps, on ne parle plus que par réflexe. On répète sans même y penser les immuables vérités apprises d'un autre professeur automate. Alors, je voguais souvent incognito au gré de pensées légères et changeantes. Mais ce matin-là, un jeune homme qu'il me semblait découvrir pour la première fois leva les yeux sur moi. Ce simple mouvement fut déjà si fantastique en soit qu'il m'extirpa de mes rêveries. J'étais davantage troublé de remarquer de l'intérêt dans son regard. Qu'avais-je dit qui éveillât cette flamme inespérée ? Je tentai de renouer avec le fil de mes propres paroles mais d'autres têtes se dressèrent à leur tour.      

      Je ne pus prononcer un seul mot de plus. Impossible de me souvenir de la leçon. Tous les regards convergèrent alors vers moi, hallucinés. Un instant de terreur me saisit. Et des rires éclatèrent. Au premier rang, Mademoiselle Ting tendit dans ma direction un index incertain. Mes pieds ? Je baissai les yeux... pour constater que j'avais avancé au-delà de l'estrade, sans pour autant tomber. Je lévitais à quelques centimètres du sol. Comme un bouchon de liège ondoie sur une mare tranquille, je flottais dans les airs. J'adressai un regard à la fois ébahi et terrifié à mes élèves quand toute la classe résonna d'un tonnerre d'applaudissements. Ces imbéciles crurent à un tour de passe-passe.

     Aucun ne se rendit compte, tous occupés qu'ils étaient à battre des mains, que leurs propres fesses ne touchaient plus l'assise de leurs sièges.

     Le jour d'après, un vent de panique saisit notre ville et le monde entier. Notre premier réflexe fut de nous cloîtrer à domicile.

     La première fois que je dus rejoindre mon appartement, mimant malgré moi les premiers pas d'Armstrong sur la lune, je me sentis comme sur une autre planète. Je ne fus pas le seul à peiner pour rentrer chez moi. Dès la survenue de l'évènement, mes élèves avaient naturellement décampé en sautant par les fenêtres. Sur mon chemin, les immeubles se vidaient les uns après les autres. Comme des millions de fourmis auraient décidé de quitter la fourmilière, nous fuyions au même instant nos bureaux, quittions avec empressement nos activités, nos postes, mus par un semblable instinct de préservation. Nous formions des hordes d'hommes et de femmes en route pour rejoindre à petits bonds les artères principales puis celles menant à nos logements. On aurait pu nous croire ivres tant étaient ardues les manœuvres à cette gravité réduite.

      Nous devions constamment rectifier nos trajectoires, nous agripper aux réverbères, aux voitures, aux panneaux publicitaires et rebondir les uns sur autres. Nous n'avancions qu'avec de grandes difficultés, alternant sans cesse des arrêts brusques et maladroits et des élans gauches mal évalués. Ce trajet que j'effectuais d'ordinaire en quinze minutes au volant de ma voiture me prit ce jour-là plus d'une heure. Je rencontrai un mur tous les dix pas. Ne pouvant m'y retenir, je le percutais et rebondissais en arrière sur un bitume tout aussi inhospitalier. Cent mètres plus loin, c'était une rambarde de sécurité qui m'infligeait une vilaine blessure au genou. Je me souviens du sang s'échappant par petites bulles comme du savon et porté au loin par les courants d'air chaud.

     Je parvins cependant à atteindre mon immeuble. Je peinai encore dans les escaliers à garder le cap, me faisant l'effet d'une baudruche folle prise aux quatre vents. Une fois à l'étage, je me jetai sur la porte d'entrée. A l'intérieur, mon mobilier, mes livres, tous les accessoires d'une vie ordinaire et bien rangée flottaient dans le plus parfait désordre.

     A la radio et sur internet, il n'était plus question que de cet étrange phénomène de pesanteur. La gravité n'était plus ce qu'elle avait été. Ce fut bien la seule chose sur laquelle les autorités scientifiques réussirent à s'accorder. Les gouvernements européens et l'ONU évitèrent quant à eux toute conjecture hasardeuse. Une résolution allait devoir être votée. Un rendez-vous fut pris de toute urgence pour le trimestre suivant. Seul notre président national eut à cœur de prendre immédiatement la parole, le lendemain même, sur des ondes grésillantes :

   « Cela ne durera pas. Le premier ministre et moi-même avons interrompu nos vacances. Croyez-moi, nous sortirons de cette crise comme des précédentes... »

     Bien sûr, personne ne le crut.

    Le lendemain de son allocution, nous apprenions le départ des satellites. Ne sachant plus sur quelle orbite danser, ils avaient pris congé. Et l'humanité se retrouvait sans téléphones portables ni GPS. Nous étions non-seulement bâillonnés mais, cruelle ironie, cloués au sol. Du moins, nos avions. Les aéroports ne désemplissaient pas pour autant de commerciaux et d'hommes d'affaires. Agrippés à leurs mallettes, ils attendaient qu'un vol soit annoncé prochainement. Pareillement, les grands navires militaires et marchands restèrent à quai, marins à bords. Cela faisait bien longtemps que nous ne nous aventurions plus sur les océans sans le secours du ciel. Maintenant, ciel et mer étaient désertés.  

    Les premiers jours, je ne bougeais pas plus que nécessaire. A table, les spaghettis s'animaient en ondulant au-dessus des boulettes de viande. Manger réclamait désormais une dextérité accrue. De fait, au début, je mangeais peu. Il n'était pas simple non plus, le soir venu, de s'endormir. J'attachais mes jambes, mon bassin et les coinçais sous une couette elle-même cloutée aux lattes du sommiers. Je dormais ainsi et me réveillais inéluctablement assis sur mon lit, les bras en croix et les cheveux dressés.

    Peu à peu, j'appris à m'organiser.

  Je rangeais et fixais tout ce qui était susceptibles de partir à la dérive, clouer le mobilier au plancher, prenais soin encore de ne laisser échapper aucun objet contondant ou tranchant en ouvrant un tiroir. J'appris à lester mes bas de pantalons pour éviter qu'ils ne me remontent au genou, de même pour les manches de mes chemises. En outre, j'arborais désormais une casquette comme en ont les enfants avec une élastique au cou. Seul moyen de discipliner une chevelure devenue facétieuse. J'appris, en quelques jours seulement, à améliorer ma préhension de l'espace. Durant le même temps, des milliards d'êtres humains sur Terre firent de même. Alors que les instances gouvernementales s'échinaient encore à cerner le phénomène et les pouvoirs religieux à trouver des réponses dans leurs Livres, la population se familiarisait de bon cœur avec son nouvel environnement. Aussi, à l'aube du septième jour, je suis sorti acheter du pain. Aux quatre coins du globe, les hommes quittèrent leur tanière pour s'élancer à la reconquête de leur univers.  

    A l'extérieur, les rues nous offraient la perspective exaltante d'un monde étranger. Les poubelles éventrées et les papiers gras valsaient au gré des fluctuations d'airs. Les branches des arbres, les pétales, chaque brin d'herbe, la nature entière se dressaient vers les cieux. La plus infime brise levait une armada de petits cailloux, aussi restais-je attentif à leurs trajectoires en bondissant aux côtés de mes semblables. Nous allions gaiement, décollant et atterrissant avec assurance, comme une armée de super-héros, à travers les avenues, par-dessus les camions-frites, les horodateurs. Et les carrefours d'ordinaires bondés d'automobiles, nous les enjambions presque.

    Nous étions libres. Comment avions-nous pu vivre si longtemps soumis à une autre gravité ? Les hommes, enfin unis dans le bonheur retrouvé des joies de l'enfance, s'épanouissaient en toute légèreté à travers la ville. Nous regagnâmes ainsi nos occupations, nos emplois.

   Mes élèves avaient repris leur place. Pas un seul absent et, chose incroyable, ils étaient pris d'un intérêt inattendu et soudain pour la physique. Solidement harnachés à leur siège, ces élèves étaient devenus un rêve de professeur. Alors que notre science vacillait sur ses fondements, ces adolescents d'ordinaire apathiques voulaient à présent connaître les incompréhensibles mécanismes qui régissent notre univers. Je leur délivrais, faute de mieux, l'enseignement réglementaire mais, ils n'en voulaient pas. C'était l'inconnu et le mystère qui excitaient leurs jeunes cerveaux, non la recherche de la vérité.

   Le soir même, je me décidai à rendre visite à Alfred Mondivar. J'avais longtemps évité ce vieil ami de faculté dont je jalousais encore la réussite. Directeur de projet au CNRS, il devait en savoir plus long qu'un simple professeur de collège, du moins l'espérais-je.

    En entrant dans le centre, je butai contre un des nombreux matelas qui jonchaient le sol. Mes narines furent irritées par une coriace odeur de tabac froid que venait à peine couvrir celle du café chaud. Il régnait à l'intérieur du CNRS une effervescence orageuse. Les yeux étaient pochés, sombres, les regards troubles. Les vêtements froissés de ces chercheurs en recherche d'eux-mêmes, leur haleine fétide, rien ne laissait présager un heureux dénouement. J'agrippai au vol un jeune homme par la manche de sa blouse tachée. Il souleva des paupières sur un regard absent.

    — Où puis-je trouver le professeur Mondivar ? Lui demandai-je sans brusquer ce héros des temps modernes.

  Après dix secondes d'un silence pénible, il s'enfuit vers je-ne-sais-quelle vérité éternelle telle une balle de flipper dans le couloir exigu.

    — Mon ami !

  Je me retournai et vis Mondivar se précipiter vers moi à grands bonds. A chaque saut, il amortissait son élan contre le plafond à l'aide de son crâne et il agitait les bras comme un oiseau bat des ailes brisées. Mon ami était méconnaissable. Il me serra avec la force d'un enfant dans ses bras malingres et j'en fus très gêné. Pas lui. Il riait :

   — C'est la fin, mon ami. La fin !

  Je ne m'attardai pas longtemps dans ce lieu à jamais perdu, peuplé d'aliénés et rentrai chez moi. Mes sauts devenaient à mesure plus amples, majestueux. Je riais tout seul à chaque élan, emporté par cette joie simple de voltiger sans entrave au clair de lune. J'étais heureux et me moquais des funestes prédictions des savants. En quoi leur jugement valait-il mieux aujourd'hui qu'après des siècles de fourvoiements ? Dans le quartier, on n'avait que faire de leur misérables augures. Des enfants jouaient à passer par les fenêtres du premier étage. Ils volaient presque ! Riant à gorge déployée, de jeunes adultes les avaient rejoints.

   Dans les commerces, les cafés, les avenues, je n'avais jamais vu tant de visages illuminés de sourires. Bien sûr, cela ne durerait pas, mais il nous fallait pleinement vivre ces jours enchantés. Peu importait, comme le prétendait Mondivar, que notre atmosphère s’échappe d'ici la fin de l'année prochaine, peu importait que le monde touche à sa fin et que nous soyons tous condamner à flotter sans vie parmi les étoiles.   

 

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